MARC SCHEFFER / PEINTURES Huiles sur toiles
Les sens et l'huile...
... ou ma vision de la peinture
On dit que tout peintre investi dans son art se doit de répondre à trois questions : Que peindre ? Comment peindre ? Pourquoi peindre ? Notons tout de suite, en forme de préambule, la curiosité de la chose. Demande-t-on à un musicien pourquoi il joue ? Je ne suis pas sûr. La musique s'aborde sans aucun doute d'une manière plus saine et plus simple... Autre point préliminaire et non des moindres : Quand on ressent l'envie, voire le besoin de peindre, les mots peuvent apparaître réducteurs. Malgré tout je vais tenter de me plier à l'exercice, d'avoir une réflexion dans ces trois directions. Sans prétention. Juste une présentation de ma peinture.
Que peindre ?
Ce n'est pas systématique mais mes créations débutent souvent en enfilant des chaussures de marche. Non pas que je sois un grand randonneur mais j'ai besoin d'une expérience d'immersion. A la campagne, en forêt, en ville, au cœur d'une mégapole, dans une rue ou sur les ruines d'une ville antique, en été, en hiver, paysages de terre, de pierres, de neige, de bois ou d'eau, de verre et de béton, mais aussi portraits de gens croisés au cours d'un voyage, ou bien cavaliers, chevaux, personnages divers... Je ne néglige aucun sujet potentiel. J'avoue glaner aussi quelques éléments sur le net. Je dois seulement trouver le bon endroit, le bon angle, le bon moment, le bon feeling, la bonne image.
L'important est d'être prêt. Dans un état de réceptivité optimale. Dans nos vies saturées d'informations, ouvrir ses sens au monde exige une disposition d'esprit particulière, un penchant certain pour la contemplation. Il faut regarder pour aimer, et aimer pour se nourrir. Être sensible à un paysage de montagne, à une fresque ancienne, à un visage, à la structure complexe d'un arbre ou d'un roc, aux reflets courant sur l'eau, aux gratte-ciel irradiant la nuit New-yorkaise, à l'allure d'un cheval, à une scène du Puy du Fou, aux blocs empilés depuis cinq mille ans au cœur d'un site Minoen...
Appareil photo en main, je suis à l'affût d'un paysage tout entier ou au contraire d'un seul élément qui m'appelle, me charme, me délecte ou me percute. Une personne qui me touche, un accord de couleurs dans une rue, des formes, un élan, une texture, des rythmes, des ossatures... et je déclenche. Je cadre, je recadre, dans la mesure du possible sous toutes les coutures. Début de composition. Dire que je constitue une banque de données serait exagéré mais il y a un peu de cela. Je recadrerai au plus près de l'émotion. Peut-être, peut-être pas. Sur ordinateur ou directement sur tirage papier. Je rajouterais peut-être les éléments piochés sur le net. Dans ce cas j'effectue une recomposition en mélangeant plusieurs images. Cela permet de créer un climat particulier, de raconter une sorte d'histoire. Globalement je travaille le plus possible à partir de mes photos. Car elles sont porteuses d'émotions vécues et non empruntées à d'autres. C'est un élément clé pour démarrer une toile.
Comment peindre ?
Je construis généralement en transposant les formes, les couleurs, les rythmes que j'observe, en les exaltant, en les inventant parfois. Selon les sujets ou l'inspiration du moment, je réalise une esquisse au fusain. Dans ce cas c'est même plus qu'une esquisse car je pousse au maximum le dessin. Mais parfois je démarre directement la peinture. Je commence par ce qui m'attire le plus. Il n'y a pas de règles, pas de procédé, rien ne doit être systématique, l'émotion est le fil conducteur. C'est assurément un travail plastique, dans le sens où je veille à la qualité des formes, à l'équilibre et à la circulation des couleurs. La recherche d'un équilibre dans la composition est primordiale. Pour ce qui est de l'espace, ni peinture à plat ni profondeur réaliste, je choisis un espace qui m'est propre. A vrai dire il se choisit tout seul. Comme une réalité autre...
La peinture a ses exigences. De liberté d'abord. De liberté toujours. D'indépendance ensuite. "La peinture s'éloignant du sujet pour devenir son propre sujet". Ne jamais perdre de vue cet acquis contemporain. Une transposition obsédée d'exactitude peut vite devenir un exercice servile et réducteur. Ce qui importe, encore une fois, ce sont les formes, les couleurs, les rythmes, la composition. J'adhère pleinement à tout cela mais je nuance le propos. Je ne pars pas dans tous les sens au gré d'une gestuelle ou de mes pulsions. Je prends vis à vis du sujet une certaine distance, celle que je décide au fil de l’œuvre, ou plus précisément celle qui se décide au fil de l’œuvre, tout en conservant un lien avec lui pour la richesse qu'il procure. Évoquer le sujet sans en être esclave, prendre appui sur le réel pour construire une autre image, encore une fois une autre réalité...
Cela implique une exigence dans la représentation. J'entends par là la représentation de ce qui se crée au fond de moi, comme un écho de ce que je regarde. Je m'approprie les choses au sens large du terme. Je les digère. Puis je les régurgite trempées de mes forces, de mes faiblesses, de ma rigueur, de mes envies, de mes désirs, de mes souvenirs, de mes maladresses aussi, de mes états d'âme sans doute... et de quelques connaissances plastiques, bien entendu. Tout cela de manière plus ou moins inconsciente. Je fais le tri, j'élague, je rajoute, je simplifie, je complexifie... Mais loin de tout récit délirant, j'admets être essentiellement guidé par la peinture. La peinture pure. Au final c'est elle qui commande, et elle seule...
Je vérifie en permanence la circulation du regard sur la toile. Elle est fondamentale et doit atteindre une grande fluidité. Je tourne et retourne le support. Je modifie en conséquence. Je travaille jusqu'à multiplier les émotions, jusqu'au trouble parfois. Ce sont des témoins infaillibles. Quand j'exulte, c'est le signe pour moi que la toile a pris de l'altitude...
Les sens et l'huile ? Parce que j'utilise essentiellement de l'huile. Pour son odeur, sa sensualité, sa lenteur qui permet de retoucher pendant des heures dans le frais, ses possibilités de repentir. J'insiste sur la lenteur, sur le fait de travailler et retravailler un tableau. Je me méfie des choses rapidement faites, que l'on dit "jetées sur la toile", tout auréolées de "spontanéité". Elles se ressemblent trop les unes les autres et peuvent vite tomber dans la banalité. En tous cas ce n'est pas ma façon de faire. Pour finir j'avoue ne pas être insensible à l'image intemporelle que véhicule la peinture à l'huile. Et j'ajouterai qu'elle est un gros clin d’œil à mon enfance, ma mère était artiste peintre à ses heures perdues et peignait à l'huile sous mes yeux ébahis...
Soyons clairs, ici pas de concept, de nombrilisme ou de discours vaguement intellectuels trop souvent de mise. Juste les sens et l'émotion. Comme une musique. Ne dit-on pas que le "comment peindre" se résout brosses et pinceaux en main ?
Pourquoi peindre ?
Peindre c'est créer un univers. Pour soi et pour les autres.
Pour soi car la peinture va accompagner, remplir voire construire toute une vie, celle du peintre. La peinture comme une méditation, un chemin de traverse dans un consumérisme effréné. La peinture comme un contre-poids, un équilibre dans nos vie sous pression. Peindre pour accéder à la beauté dans un monde où l'on perd chaque jour un peu plus le sens de la nuance, où les valeurs humanistes sont mises à mal au profit de l'argent (il n'y a qu'à voir le déséquilibre outrancier des richesses), de l'ego (le comportement "après moi la fin du monde" que l'on peut observer chez certains), de la violence et de la haine (non moins observables au quotidien). Peindre pour ne pas glisser vers la facilité, le simplisme.
L'envie me prend à ce stade de glisser un élément encore plus personnel. La peinture a été pour moi une résilience. Une formidable résilience après un effondrement de jeunesse, des errements stériles et un état mental dans lesquels je parvenais mal à exister. Quand on est hypersensible il est impératif de canaliser cette sensibilité dans une discipline artistique sans quoi le monde extérieur vous noie, vous détruit. Après avoir fait un peu de guitare comme beaucoup de jeunes de mon âge j'ai choisi la peinture. Je l'ai beaucoup travaillée. Elle m'a littéralement reconstruit. Au passage, je ne remercierai jamais assez ma professeure et maître en la matière, Mme Nouvel, une dame exceptionnelle. Ainsi la peinture a donné un sens à ma vie c'est à dire une direction et une raison d'être...
Un univers créé pour les autres maintenant. Les arguments sont peu ou prou les mêmes. Il s'agit de contre-balancer une certaine aridité, une certaine pression, la brutalité du quotidien. La peinture se doit donc d'apporter quelque chose de tangible, de substantiel à celles et ceux qui vont la regarder et l'aimer. Ou ne pas l'aimer d'ailleurs. De la beauté, de l'élévation, de l'émotion, de la relaxation, de la méditation, de la délectation, de la réflexion, du plaisir, de la répulsion... que sais-je encore ? Si ce n'est que certains ont besoin de cette émotion visuelle, picturale, comme on a besoin, encore une fois cette analogie, d'écouter de la musique. Ou d'aller au cinéma ou au théâtre. Cela redonne goût à la vie. Ce n'est pas un vain mot en ces temps troublés. Cela rafraîchit l'esprit et communique de l'énergie. Voilà, offrir un bain de jouvence assorti d'énergie ! Il suffira d'atteindre quelques personnes et le pourquoi peindre trouvera sa réponse. Et quand bien même ces personnes se résumeraient à un seul individu, la partie serait gagnée ! La peinture ne changera pas le monde mais elle peut largement soutenir et réconforter en embarquant son public dans l'univers du peintre.
On peut également s'interroger sur un autre sens du "pourquoi peindre". Quelque chose comme "pourquoi continuer de peindre après tout ce qui a déjà été créé ?" L'histoire de l'art est riche d'une foultitude d’œuvres. Que peut-on espérer dans cette discipline ?
J'ai alors et simplement envie de dire ceci : la peinture fait partie intégrante de la vie. Elle est une aventure humaine comme tant d'autres. Il n'est donc pas exclu qu'à force de travail et d'émotions, à force de contemplations et de plaisirs, à force de vouloir, à force d'articuler une myriade d'éléments tel un chef d'orchestre, il n'est pas exclu que l'on puisse apporter une petite pierre à l'édifice. J'y crois dur comme fer. En toute humilité bien entendu...
Quand je pense qu'à une époque certains avaient annoncé la fin de la peinture. Que d'autres avaient imaginé la dépasser voire l'évincer du monde des arts... Quelle prétention ! Certes, quelques concepts et installations naissants pouvaient être pertinents. Pour autant, ce nouvel académisme devait-il monopoliser la scène artistique ?
On aura toujours besoin de la peinture et elle sera toujours là. Sa légitimité n'est pas à prouver. Un art qui remonte à la nuit des temps, qui se compte (et se conte !) en milliers d'années pour la seule peinture occidentale, en dizaines de milliers d'années si l'on songe aux peintures rupestres... N'était-il pas une aberration, dès le départ, de vouloir y mettre un terme ? De penser en être arrivé au bout ? Les arts plastiques n'auraient-ils pas été envahis par des esprits trop cérébraux, chagrins, dépassionnés, dénués de sensibilité artistique et frisant le hors jeu en décalant la création vers des positions pseudo-intellectuelles fumeuses ?
Au final que dire si ce n'est que la peinture est une passion. Juste une passion. Et c'est là sa force. Elle n'a pas à se justifier. Peindre c'est créer et créer c'est se sentir vivant...